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De l'eau, pas des puces !
Une extension = des extensions
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Quand le béton de la microélectronique ruisselle sur le Grésivaudan

Une extension = des extensions : voici l’équation simple et toujours vérifiée dans le Grésivaudan. Dès que STMicroelectronics et Soitec, les deux mastodontes de la microélectronique implantés dans le Grésivaudan, s’étendent, ils entraînent systématiquement dans leur sillage d’autres extensions. Ce sont celles de leurs sous-traitants locaux, mais aussi d’infrastructures (réseau électrique, adduction d’eau, ouvrages routiers, etc.), ou encore des aménagements associés comme celui du torrent du Craponoz ou de la gare SNCF à proximité. Tout cela accompagné de son lot de modifications administratives : changements de PLU, classifications Seveso, etc. Une extension n’est jamais seulement une extension, elle s’inscrit dans un système qui se renforce et consolide son emprise matérielle à chaque fois que l’un de ses acteurs grossit. Elle résulte toujours de choix politiques, dont une partie est prise à échelle très locale, en particulier par les affreux bétonneurs de la communauté de communes Le Grésivaudan (CCLG).


Vue en perspective de divers projets d’extensions en lien avec les agrandissements de ST et Soitec.

Projet d’agrandissement de ST : un bref rappel

L’extension de ST, annoncée à l’été 2022, prévoit la création de 18 000 m² de salles blanches divisées en 6 nouveaux bâtiments de production, appelés gateways, d’une hauteur de 23 mètres (en rouge sur le schéma), en complément des trois bâtiments déjà existants1. À l’heure actuelle, les lignes de production qui devaient être construites n’ont pas été achevées : sur les six prévues (en rouge sur le plan ci-dessus), trois ont obtenu l’arrêté préfectoral qui rend possible leur mise en fonctionnement, l’une a ses fondations terminées mais pas sa salle blanche, et deux ne sont toujours pas sorties de terre2. Mais cette extension pharaonique ne s’arrête pas là, le projet prévoit également : une extension de la plateforme gaz, au nord de la plateforme existante ; le déménagement de la plateforme de gestion des déchets d’exploitation ; l’aménagement de deux nouvelles stations de traitement des effluents liquides (STEL, en orange sur le schéma ci-dessous), en complément de la STEL existante ; la création d’un parking silo (en violet) ; ainsi que la réalisation de trois nouveaux forages, d’une capacité de pompage de 150 m³/h chacun, destinés à approvisionner le site en eau en cas de défaillance ou maintenance d’un des dispositifs de recyclage des eaux.

Mais les aménagements pour l’extension de ST ne s’arrêtent pas là, car, lorsque le monstre de la microélectronique décide de doubler sa production, il faut également le nourrir toujours davantage : plus d’eau, plus d’électricité, plus de ressources… Les infrastructures existantes qui l’approvisionnaient deviennent pour certaines obsolètes et doivent être restructurées pour correspondre aux nouveaux besoins du monstre.

Ainsi, en 2023, en vue de l’extension de ST et de l’augmentation de sa demande en eau, les conduites qui acheminent l’eau potable, issue du réseau public, à l’usine ont été doublées sur 6 kilomètres aux frais de la CCLG (pour 14 millions d’euros), permettant de passer d’une capacité quotidienne d’approvisionnement de 21 500 m³ à 29 000 m³. La même année, un surpresseur plus puissant a également été ajouté pour augmenter le débit d’eau arrivant aux usines, l’ancien permettait un débit de 700 m³ par heure, le nouveau de 1 000 m³ par heure.

Le réseau électrique lui aussi a dû être reconfiguré, à cause des extensions de STMicroelectronics3 et Soitec (mais aussi suite au sabotage des lignes électriques qui passaient sous le pont de Brignoud) : les capacités du réseau ont été drastiquement augmentées, une nouvelle ligne électrique de 225 kV qui passe sous l’Isère et dans sa ripisylve a été enterrée par RTE pour desservir le site4, et un nouveau transformateur électrique plus puissant a été construit pour ST au nord de la STEL n°1.

En dehors de l’approvisionnement en ressources et des infrastructures afférentes, le développement des industriels pose d’autres problématiques pour le territoire : la question du logement et de la mobilité notamment5. Ainsi, l’extension de la gare de Brignoud6 avec la création d’un terminus ferroviaire et l’ajout d’une troisième voie pour le projet de RER urbain (SERM) est directement liée à la présence des industries microélectroniques et de leur flux quotidien de travailleurs. Ce projet de près de 26 millions d’euros, principalement financé par l’État (45%) et par la CCLG (33%) est prévu à horizon 2035. L’agrandissement de la gare de Brignoud a pour le moment déjà conduit à l’expropriation de plusieurs agriculteurs, dont l’un de ceux également menacé d’expropriation par le projet d’extension de la ZAE des Fontaines. Dans le Grésivaudan, les agriculteurs sont souvent les premiers impactés par les agrandissements successifs du monstre de la microélectronique. Depuis des décennies celui-ci grappille toujours davantage de leurs terres.

Un « écosystème » industriel interdépendant 

L’extension de la zone d’activité économique (ZAE) des Fontaines à Bernin, qui a été lancé à l’initiative de Soitec pour ses projets de nouvelles usines7 prévoit une large place aux entreprises sous-traitantes. Ainsi, il est écrit dans la version provisoire de la demande d’autorisation environnementale de la ZAE des Fontaines : « Des entreprises de services et d’équipements des usines de semi-conducteurs (Applied Materials, Plasma-Therm, 40-30, Fluid’Inox, etc.) sous-traitantes de Soitec et de STMicroelectronics (…) actuellement localisées sur la ZAE actuelle du Parc des Fontaines dans des conditions contraintes souhaitent avoir un espace adapté à leur souhait de développement. » Il faut néanmoins souligner que cette extension de la ZAE des Fontaines, soit plus de 10 hectares pris sur des terres agricoles, ne répond officiellement à aucune demande. En effet, Soitec a publiquement renoncé à toute procédure d’extension, au moins pour l’instant, tandis que les sous-traitants ne semblent pas se précipiter pour « réserver des lots ».

Qui dit extension et doublement de la production dit aussi nouvelles machines et infrastructures pour faire fonctionner les salles blanches, nouveaux raccordements, etc. Ainsi, c’est tout un « écosystème » industriel qui se renforce car une entreprise dépend nécessairement d’autres entreprises, d’autres services et d’autres produits pour fonctionner.

« Une grande entreprise de semi-conducteurs peut s’appuyer sur pas moins de 16 000 fournisseurs hautement spécialisés » indique le Parlement Européen ; si l’immense majorité de ces fournisseurs est dispatchée aux quatre coins du globe8, une partie d’entre eux se trouve à proximité des usines. Cela s’explique notamment car les contrats qui les lient à ST et Soitec peuvent impliquer une présence sur site, par exemple pour l’entretien et la maintenance de machines. Ainsi, un coup d’œil à une carte des environs de STMicroelectronics et Soitec nous apprend que dans un rayon d’un kilomètre autour des usines se trouvent plusieurs de leurs principaux fournisseurs et sous-traitants : c’est le cas par exemple d’Ectra (qui assure le stockage et la logistique pour ST et Soitec) à Crolles ; de Fluid’Inox (entreprise spécialisée dans la tuyauterie industrielle inox et plastique, dont les clients sont les industriels de semi-conducteurs) ; d’Applied Materials (équipementier étasunien majeur dans l’industrie des semi-conducteurs, notamment en machines de dépôt et gravure)9 ; d’ASML (entreprise néerlandaise de fabrication de machines de photolithographie pour l’industrie des semi-conducteurs) ; de Corial-Plasma Therm (équipementier en machines de gravure et dépôt pour l’industrie microélectronique) ; ou encore de 40-30 (entreprise de maintenance qui travaille pour ST et Soitec) à Bernin.

Un peu plus loin, dans la région grenobloise, on retrouve également d’autres fournisseurs de Soitec et ST : citons notamment l’équipementier Lam Research à Meylan, KLA à Montbonnot (un équipementier en métrologie qui travaille pour Soitec), Novelus qui fait de l’électrochimie pour les industries de la microélectronique, Vêpres à Claix qui conçoit les salles blanches de Soitec. Mais aussi des dizaines et dizaines d’autres comme Equans qui fait la ventilation des salles blanches de STMicroelectronics ou Ponticelli qui s’occupe de chaudronnerie industrielle.

Parmi ces entreprises de services et d’équipements pour les industriels de la microélectronique, certaines se sont agrandies ou prévoient de s’agrandir du fait des extensions de ST et Soitec. C’est notamment le cas d’Ectra, le principal sous-traitant de STMicroelectronics et Soitec qui assure le stockage et la logistique de tous les produits qu’utilisent les deux usines, notamment les produits chimiques. En 2023, pour accompagner l’extension de ST, l’entreprise a augmenté sa capacité de stockage, ce qui lui a valu de passer en classification Seveso Seuil Haut. Mais cela ne suffit pas à répondre aux demandes des industriels, l’entreprise est également en train d’agrandir ses bâtiments logistiques, dont plus de la moitié serviront à la mise en œuvre du projet d’agrandissement d’STMicroelectronics (3 837 m² pour STMicroelectronics, 2 171 m² pour ses autres clients)10. Le site d’Ectra est d’ailleurs situé juste en face de celui de ST et cet emplacement n’est pas dû au hasard : « [ST] c’est notre principal client (…) Leur site est situé juste en face de notre entrepôt nouvelle génération. Il était évident que nous devions géographiquement nous rapprocher d’eux, pour leur apporter des solutions performantes dans les meilleurs délais. » Nous avons publié un article entier à Ectra.

L’entreprise de tuyauterie Fluid’Inox a elle aussi entamé des démarches pour s’agrandir du fait de la croissance de son activité corrélée aux projets d’extension de ST et Soitec, ses principaux clients : plus de salles blanches, c’est plus de tuyaux pour qu’elles fonctionnent. Pour ce faire, en décembre 2024, La Communauté de Communes le Grésivaudan a vendu à l’entreprise 2 340m2 de surface boisée au sein de la zone technologique de Crolles11.

Aménager l’espace : le public au service du privé

On l’a vu avec l’extension de la ZAE des Fontaines : pas besoin d’un projet bien établi ou de demandes effectives pour bétonner à tout va. On bétonne, on goudronne et ça finira bien par trouver preneur… Telle est la stratégie foncière depuis plusieurs décennies dans le Grésivaudan : artificialiser à tout va afin de paver la voie et faciliter les futurs développements industriels. Récemment, Jean-François Clappaz, l’élu à l’économie de la communauté de communes du Grésivaudan venait clamer dans les pages du Daubé que « Le Grésivaudan n’est pas un territoire d’affreux bétonneurs ». Pourtant, force est de constater qu’elle l’est. En effet, la CCLG joue un grand rôle dans les divers projets d’extensions de l’industrie microélectronique locale. C’est notamment elle qui cède, loue ou acquiert des parcelles pour les besoins des industriels12. Elle ne cache d’ailleurs pas son projet de soutien indéfectible aux usines de semi-conducteurs : « afin de faciliter les projets économiques en cours, et en particulier le développement de la société STMicroelectronics, il convient de procéder à l’acquisition de foncier économique. »13 ; « La communauté de communes souhaite accompagner la croissance de l’entreprise [ST] »14.

Mais la soumission du public au privé ne s’arrête pas à la Communauté de Communes. Autre exemple : en juillet 2024 la mairie de Crolles a discrètement révisé son plan local d’urbanisme (PLU) pour permettre la construction de bâtiments industriels pouvant atteindre jusqu’à 50 mètres de hauteur (au lieu de 26m), soit l’équivalent d’une tour de 17 étages, sur la parcelle actuellement occupée par le parking P10 de ST. Le sujet est traité dans un article dédié. Nous avons matérialisé cette tour de 50 m que permet la révision.

Puisque c’est maintenant permis, ce serait vraiment dommage que ST s’en prive… Gageons que l’entreprise a déjà quelques projets d’empilements de salles blanches prêts à sortir de ses cartons quand l’occasion se présentera…

Enfin, les deux municipalités (Crolles et Bernin) agissent de concert pour l’aménagement des berges du Craponoz, le ruisseau qui passe entre ST et Soitec. Contrairement à ce que laisse présager la communication officielle, là encore, il s’agit de travaux directement liés aux industries de la microélectronique. En effet, 1,2 million d’euros du projet de l’extension de la ZAE des Fontaines est destiné à l’aménagement du Craponoz.

Ainsi, les « affreux bétonneurs » du Grésivaudan font plus qu’accompagner le développement industriel des usines de puces, ils les anticipent décennie après décennie. La bête a toujours faim, donnons-lui le béton dont elle se nourrira bien un jour. Et, par la même occasion, pavons le terrain pour ses rejetons. Voici donc la philosophie des élus du Grésivaudan dopés à l’illusion d’une croissance sans fin et à l’illusion que l’industrialisation se fait sans impacts, ou si peu au regard des bénéfices induits. Pertes de terres agricoles, accroissement des risques industriels et des pollutions (eau, air, sols), impacts sur le trafic routier et sur la vie des riverains, déferlement numérique et informatisation de nos vies, nuisances aux quatre coins du globe, etc. : rien de tout cela ne compte, ou si peu, au regard d’une souveraineté fantasmée. À ces choix politiques venus d’en haut, nous opposons une extension de la lutte depuis le bas.

Sur le même sujet que cet article, nous organisons mensuellement des visites guidées de la zone industrielle de Crolles et Bernin.

STopMicro,
8 janvier 2026

1Cela, afin d’augmenter l’activité de production de puces sur des plaquettes de 300 mm de diamètre pour passer de 10 000 plaquettes par semaine à 22 000 (soit une augmentation de 120 %).

3En 2023, la consommation électrique du site ST de Crolles était de 647 GWh ; après extension il est prévu qu’elle soit de 1100 GWh. (Source : Dossier de la concertation préalable du projet d’extension du site de Crolles de STMicroelectronics, p.50)

4Rapport et conclusion de l’enquête publique de l’agrandissement de STMicroelectronics, page 87.

5 « Le développement des industriels nous impose de résoudre les problèmes d’alimentation en eau, mais aussi de logement, d’alimentation et de mobilité. » François Bernigaud

6 Gare la plus proche de ST et Soitec.

7Lors du Conseil communautaire de la CCLG de décembre 2022. Voir https://stopmicro38.noblogs.org/post/2024/11/23/contre-lagrandissement-de-soitec-et-de-la-zae/

8Voir notre enquête « Ce que signifie ‘relocaliser’ », https://stopmicro38.noblogs.org/files/2024/11/se_que_signifie_relocaliser.pdf

10Source : 2ème avis de la MRAE sur l’extension de STMicroelectronics (31/07/2024) https://www.mrae.developpement-durable.gouv.fr/IMG/pdf/20240731-ap-1729-icpe-extensionst-crolles-38_definitif.pdf

11 DEL 2024-0438 de la CCLG

12 En octobre 2022, elle a par exemple acquis 44 314 m² sur la ZAE des Iles du Rafour et 85 536 m² sur la ZAE du Pré Noir « afin de faciliter les projets économiques en cours, et en particulier le développement de la société STMicroelectronics, il convient de procéder à l’acquisition de foncier économique.

13DEL-2022-0327, conseil communautaire du 17 octobre 2022

14 DEL-2022-0020

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